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Edito 2012

SI L'ESPRIT DE CORPS DISPARAIT DES CHU,
CEUX-CI N'Y SURVIVRONT PAS



L’esprit de corps traduit un puissant sentiment d’appartenance de chacun des membres d’un groupe, à une conception de vie professionnelle collective reconnue par tous. Cette autodiscipline volontaire des membres leur procure par l’institution qu’ils forment un considérable prestige collectif rejaillissant sur chacun d’eux. En effet tous ceux qui ont des relations avec le groupe accordent spontanément une notoriété individuelle au membre qu’ils sollicitent du seul fait de la garantie collective de la qualité pour l’activité demandée. Ainsi un esprit de corps, sans suffisance individuelle, transforme radicalement les relations humaines de chaque membre du groupe par rapport à ceux des autres groupes notamment de ceux voulant leur imposer un pouvoir hiérarchique illégitime. Mais l’individualisme et la compétition forcenés affichés urbi et orbi transforment l’esprit de corps en un corporatisme marchand altérant l’institution et abaissant ainsi ses membres s’étant privés orgueilleusement d’une garantie institutionnelle. Le corporatisme parvient au mieux à défendre des intérêts matériels mais jamais des valeurs universelles forçant l’admiration ou imposant la résignation

Depuis la violente irruption d’une économie financière hégémonique dans toutes les professions, l’esprit de corps et le corporatisme se sont mélangés étroitement et le second a submergé le premier au point de désormais le faire disparaitre parce que trop contraignant. La médecine échappant de moins en moins à la marchandisation de ses activités a sombré dans la facilité du corporatisme avec tous les dangers que recèle cette évolution tant pour les médecins et les malades que pour la société. De plus des guerres intestines entre les activités à conceptions différentes des secteurs public et privé de la médecine, des omnipraticiens et des unipraticiens des PH et de PUPH ont effacé l’esprit de corps médical global qui ne peut être remplacé par ceux de micro-groupuscules s’opposant dans des mouvements browniens incessants facilitant la tâche des Horaces stratèges contre des Curiaces pas préparés à résister.

La crédibilité dans les institutions et la confiance mise en elles disparaissent toujours par la dégénérescence de leur sommet, c’est pourquoi l’affaiblissement de la notoriété du corps médical enseignant chargé de la tâche essentielle de la transmission des savoirs et savoir-faire initialement réservé aux seuls CHU est inquiétant pour toute la profession privée de référent. En ne constituant pas un corps enseignant unique, à reconstruire complètement, les médecins des CHU permettent toutes les dérives du système aboutissant à son naufrage tant universitaire qu’hospitalier par rapport à un secteur privé de plus en plus puissant. L’appartenance se dilue dans une uniformité iniquement voulue par la nouvelle loi hospitalière et la nouvelle loi universitaire faisant disparaitre une indispensable hiérarchie des pouvoirs-faire reposant sur les seuls savoirs réels. Ainsi l’économie sert de morale et l’élection ou la nomination politique de savoir et ceux qui ne savent pas expliquent à ceux qui savent ce qu’il faut faire comment il faut le faire. Pour l’enseignement médical et l’activité de soins du secteur public, les administrations en croissance exponentielle se complaisent à s’auto-administrer, ignorant superbement leur rôle réel qui est d’être au service de la finalité de l’établissement qui les emploie. Face à la dégénérescence presque complète de tout le système de fonctionnement de la médecine dans toutes ses fonctions dont le CHU se voulait l’instrument, l’esprit de corps au lieu d’être l’outil de la régénérescence, se dissout dans une fausse démocratie, alibi à toutes les dérives marchandes mues par le profit économique et par la notoriété virtuelle.

Les médecins des Facultés et des CHU embarqués sur les deux étages du Titanic médical attendent sans réaction le naufrage certain de leur navire amiral. L’espoir de chacun en une solution individuelle fait négliger à presque tous, l’indispensable exacerbation de l’esprit de corps qui seul peut leur rendre leur dignité pour assurer la résistance permettant de sauver la médecine de soins de solidarité soumise à un système kafkaïen organisant remarquablement sa désorganisation mortifère. Les guerres picrocholines doivent donc cesser si nous voulons assurer l’avenir des générations qui nous suivent qui attendent confusément de nous des prises de positions courageuses en faveur d’une logique professionnelle bafouée par les désirs de puissance injustifiable d’une technocratie suffisante jusque dans son insuffisance.

Prenons d’urgence conscience que la perte de l’esprit de corps, n’est pas un signe banal et qu’il traduit en réalité un état d’esprit pernicieux, mis à nu par la crise économique servant de simple révélateur à la fin d’un cycle de fonctionnement de la médecine de soins que seule une longue, complexe et très difficile révolution culturelle pourra sauver. Il ne me paraîtrait donc pas inopportun que notre Club se saisisse de cette essentielle question de la restauration d’un esprit de corps que nous avons bien connu et soutenu.

Quoi qu’il en soit du devenir de l’esprit de corps de nos collègues en exercice, et de la persistance du nôtre, je vous adresse à vous, à votre famille et à tous ceux qui vous sont chers mes vœux les meilleurs pour une année 2012 qui risque d’être particulièrement mouvementée. Mes vœux concernent prioritairement les souhaits de bonne santé pour chacun d’entre nous et les siens, sans laquelle tout devient difficile, voire impossible.

A. Duprez
Au nom de chacun d’entre nous et pour chacun d’entre nous
26/12/2011
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